J’ai fini il y a quelques jours Charlotte Delbo. La vie retrouvée.

Je lis lentement, et là, j’avais besoin de laisser aller mes souvenirs, suivre l’élan de l’écriture, ou ralentir, progresser à contre-courant, remonter le fil précipité de cette quête, saisir les mouvements qui s’entrelacent.

Tout est mouvement dans le regard que déploie Ghislaine Dunant. Elle retrouve ce rythme des années qui s’enchaînent, s’attardent, à la naissance de livres inventés, imaginés, des années qui se cassent, des épisodes qui découlent l’un de l’autre puis décrochent, par cette façon qu’a eue Charlotte de quitter certains chemins, pour être seule et regarder la nuit, comme le sent si bien l’auteure.

Son récit semblerait épouser les nuances d’un être qui évolue, partage la vie avec ceux qu’elle aime, traverse les horreurs, les trahisons, les espoirs de son époque, rompt les silences, le brouhaha informe orchestré par nombre de ses contemporains. Une femme – Charlotte Delbo - qui écrit, s’exprime, capte les voix qui transparaissent autour d’elle, et invente, ravive ses propres modes d’expression.

Mais il n’en est rien.

Le texte tisse.

Avec les pages des livres de Charlotte, des lettres échangées, avec un regard attentif à une œuvre qu’il longe pas à pas, au jeu de ses éléments entre eux et avec leur temps, avec ses propres sentiments, son propre souffle, le texte de Ghislaine Dunant noue la vie intime, secrète de Delbo aux gouffres de l’Histoire ouverts dans les corps, les consciences, ouverts entre les êtres.

Son texte superpose, par sa vibration profonde et son frémissement, deux vies inconciliables au sein d’un personnage vivant qu’il questionne sans fin :

-          celle tranchée par le destin, qui ne se mesurera plus qu’au silence, et au fur et à mesure qu’ avance le temps, à l’éternité – Charlotte Delbo rassemblera de ses mains les mots qui préservent la vérité de la tragédie, et la beauté perdue

-          celle qui élabore sa propre aventure, creuse dans la carte de l’Europe, dans les décennies successives, la sinuosité et la fraîcheur de son propre sillon, avec le désir de sa soif, et une porosité à tout ce qui la nourrissait.

A bien lire, pourtant, Charlotte Delbo offre sa mystérieuse unité, comme si, par l’écriture, elle l’avait ouverte pour nous, fendait la courbe des lignes qu’elle avait lançées à travers le temps.

C’est si vrai.

Mais l’inconciliable, où tremble la perception qu’a Ghislaine Dunant de Delbo, réside aussi dans cette impression qu’elle fait naître, qu’il y avait en Charlotte, peut-être, un être social rescapé du 18ème siècle, s’appropriant avec l’innocence de toutes ses forces vives, les domaines de la pensée classique et moderne tendus à sa connaissance, à son amitié, à son amour. Cet être-là échoue sur la rive de notre siècle, cette banquise terrifiante, ces silences, habillés parfois de mots, d’idées, d’idéaux – et sa voix, très nettement s’entend, de mieux en mieux, sa voix nous parle.

 

Le livre de Ghislaine Dunant trace le lieu fragile où parler des livres de Charlotte Delbo, plante une  nef, pleine d’échos, où les ouvrir un à un,

 

François Veilhan.

 

19 septembre 2016