Alain Féron, œuvres pour la guitare à huit cordes.
Interprétations par Steve Gibbs enregistrées en 2026.
Je viens d’écouter avec toute l’attention qu’exige ce répertoire, le disque
Steve Gibbs plays Alain Féron, et Narvàez, Frescobaldi, Geminiani.
L’organisation du programme est originale. En ouverture on entend la première partie de La cena de le ceneri op 37 (Alain Féron interroge musicalement, dans cet opus, les hypothèses scientifiques
visionnaires de Giordano Bruno (16ème siècle) exposées dans le livre qui lui avait valu l’anathème de l’Eglise : Le banquet des cendres), puis Fantasia sobre de Luys de Narvàez (16ème siècle), puis Silencieusement va la sève op 25 d’Alain Féron (sur des mots de Saint-John Perse qui donnent à la pièce son titre, et son projet d’écriture). Suivent un Ricercare de Girolamo Frescobaldi (16ème 17ème siècles), La cena de le ceneri op 37 qui reprend sa première partie dans une nouvelle interprétation, ouvrant sur la seconde partie finale. Enfin un adagio de Francesco Geminiani (17ème 18ème siècles) donne leur thème aux onze Variations en abîme op. 44 d’Alain Féron – celles-ci
juxtaposent des parcours, des courbes brièvement dessinées dans des climats particuliers, indépendants, et reliés pourtant par des attractions communes, et par une idée effacée.
Il y a, dans ce corpus d’œuvres d’Alain Féron pour la guitare, servi par le grand talent de Steve Gibbs, un geste dramatique constant. En dépit de constructions, d’enjeux, d’évolutions renouvelant la pensée créatrice, chaque œuvre incise ses respirations dans le temps, chemine peu à peu, telle un monologue. L’interprète, l’écriture, font apparaître la déclamation, la force de parole d’un personnage de théâtre. Ce, au-delà des sons et des alliages précieux de l’instrument polyphonique. Autant de monologues où un personnage semble s’échapper du nœud d’une action toute proche. Et à travers un silence prophétique, amplifié par les résonances, au cœur d’une ombre repliée là en plein jour, telle celle qui ouvre un cercle de nuit dans la table de bois clair, il profère, scande, découpe son texte (Op. 37 1ère partie, 1ère variation de l’op.44 …). Parfois, avant de « s’écrier », de lancer aux auditeurs le récit d’une vision brusque, ou d’une vérité propre, le personnage médite, se remémore un rêve, délire à mi-voix ; flux où les vœux les plus intimes, les plus irréels se glissent, s’immobilisent, se réfugient (bribe mélodique de seconde majeure descendante dans le début de l’op.25), avant de former, à un rythme accéléré, des réalités en mouvement (envoûtement de la danse sur un mode pentatonique au milieu de l’op.25). Ce sont elles qu’incarnera, à son paroxysme, le poème dramatique. Moments de souffrance exprimée, presque criée, moments
d’ivresse. Véhémence dionysiaque… Ainsi l’écriture violente d’Alain Féron, reliée aux fibres profondes de l’être, sa voix, aux prises avec ce qui l’entoure, dote la guitare de pouvoirs ensorcelants, parfois bouleversants.
La guitare, instrument de la solitude, ici, ne tend pas un miroir à sa propre silhouette qui s’étiole dans les brumes harmoniques. Elle transpose le verbe de celui ou celle qui se détache d’une assemblée sans cesser d’en entendre vibrer le système nerveux, battre le pouls, elle aiguise, forge, propulse les flèches d’un étrange récitatif – parole alternative, libérée, imaginaire. N’est-ce pas la solitude d’Empédocle (Hölderlin La mort d’Empédocle) qui quitte la Cité, et les croyances qu’il lui avait insufflées, et le clame, le chante ? Mémoire collective, doute, amertume, déchirure peuvent faire partie du jeu (dernière partie de l’op.25), autant qu’espoir, invitation, joie (op. 25, op.37 2ème partie, particulièrement au début). Ici, une « improvisation » heurtée, un récit scandé par des gestes saccadés, projetés dans l’espace, s’interrompt, se relance, cherchant sa direction ; alors survient un « chant » qui s’étire, ligne mélodique à l’horizontale (OP.37 1ère partie, milieu), apaisante, épaissie. Son traitement contrapuntique affirme encore, je crois, l’expression d’une seule voix : la ligne mélodique, par un effet de diffraction s’est dédoublée, son galbe s’est épaissi, une ligne complémentaire vient la colorer, l’éclairer, renforcer son souffle incantatoire.
Parfois, la voix, soulevée par l’énergie des gestes musicaux, se met à psalmodier sur une note répétée (le sol # dans l’opus 25, ou le mi du début de la 2ème partie de l’opus 37), inscrivant des mots magiques, traînée magnétique au cœur d’un paysage, agissant sur le vivant.
Mémoire collective… Alain Féron se souvient, pour mieux ensorceler la parole qu’il porte en lui, que la guitare, depuis toujours, est un instrument de gestes. Une chorégraphie des mains anime les surfaces géométriques. Attaques douces, acides, pincées par surprise, balayages, tâtonnement apparent des paumes dans l’espace rituel, énergies où l’inspiration, au sens propre, confère toute son intensité au son – l’instrumentiste, aux instants les plus intenses tire sur sa corde et inspire, semble-t-il, énergie accumulée, vitalisée par la retenue, la tension préexistante à la propulsion des notes. Le « dire » du personnage créé par le compositeur, peut à chaque instant se développer, se déployer, se déplier en caresses amples qui balayent ou agressent la rangée des cordes, en arpèges rasants, comme une lance frôle le sol, en arpèges étouffés par la main, engloutis par le silence du bois à peine apparus, en vibratos amples qui sculptent l’éphémère résonance, en effleurements par la main gauche, générant des harmoniques qui brusquement figent le son… Le personnage existe par tout son corps dans un univers tactile, sonore, enflammé ou glacé, entre terre et ciel…
En réécoutant, j’ai l’impression que ces œuvres d’Alain Féron attribuent à la guitare un autre pouvoir : celui de désintégrer les flux melodico/harmoniques, autant que rythmiques. Pouvoir d’éparpillement, de dispersion qui fascine le compositeur et
pourrait motiver son alliance avec l’instrument. Les groupes verbaux, les locutions sous-jacentes, ici ou là se scindent, s’atomisent, et s’égrènent dans la poussière luminescente des résonances qui nimbent sans fin l’instrument (par exemple le ré et le ré# dans l’opus 25, ou le si dans plusieurs des Variations en abîme). Et l’auditeur, emmené par le créateur qui sème et disperse ses indices, en suit, haletant les traces
isolées, guette le moment catharsis -tique où les bribes en suspension dans un environnement gagné par l’amnésie, le chaos, motivant une révolte perceptible à même le sonore, vont, par un effet d’attraction, de congruence, s’agglomérer, s’associer et réarticuler des phrases riches d’un sens commun, vivantes en pleine mémoire sensible (figure modale, ou de résurgence modale)(par exemple la danse pentatonique de l’op .25). Et toujours apparaît, transparaît ce que l’on pourrait nommer un axe magnétique (le sol# et le ré# dans l’op.25…). Il aimante des éléments interdépendants, active, par des courants contradictoires des éléments étrangers, les déplace, les intègre
parfois, leur prêtant une attraction nouvelle, allant jusqu’à transfigurer le mode lui-même. Modes d’attaque, différences de timbres entre les cordes métalliques graves et les cordes en nylon des medium/aigus, entre les cordes à vide et les notes similaires obtenues par la main gauche sur d’autres cordes (début de la 2ème partie de l’op.37),
durées variables des sons mis en vibration, déplacements de la main droite entre chevalet et rosace… Intrinsèquement, la guitare, de par son extraordinaire hétérogénéité qu’Alain Féron ne cesse d’explorer, favorise ces escamotages, ces enfouissements, ces effacements fallacieux d’éléments qui fondent le discours, et provoquent, de la part de l’auditeur, une écoute qui s’accroche à des bribes, à des particules, à des phonèmes isolés, détachés. L’auditeur guette la formation à rebours de nuées où pourraient revenir toutes les rimes, les allitérations, les scansions que l’on croyait perdues, pulvérisées. Elles sous-tendent l’œuvre, la révèlent. Entre dissolution et cristallisation, entre disparition et attraction, Alain Féron interroge le pouvoir même du langage qui porte le récit de ses personnages. Explorations scientifiques et sensibles, signaux entrevus, pressentiment d’un espace
tendu, offert, imaginaire, expression d’une révolte, l’écriture d’Alain Féron tisse une émotion essentielle.
François Veilhan.
26 octobre 2026.


